DEUX RIVES Recevoir la revue

Philosophie1 juil. 20265 min de lecture

Se libérer de la Vie

L'éveil par le choc et l'absurde, de Julius Evola au récit d'Al-Khidr dans la sourate Al-Kahf : se libérer de la dunya pour retrouver l'Unicité.

Ibrāhīm Barbarūs Al-UrubbiDeux Rives

A l'image d'une forte lumière, qui, par son intensité peut permettre à l'individu de voir tout ce qui l'entoure ou, à l'inverse, de l'aveugler définitivement, l'éveil par le traumatisme, l’absurde, le choc se définit bien concrètement lorsque Julius Evola dit au sujet du dadaïsme, mouvement artistique du vingtième siècle, qu'il s'agissait pour lui, non pas de libérer la vie mais de se libérer de la Vie, signifiant, en fait, un dépassement des conditionnements établis par une société qui se dit réel mais qui n'est qu'une illusion de la réalité.

Ce mouvement dadaïste, pour persister sur l'exemple, s'est invité dans des endroits où il n'était pas le bienvenue, les salons de la bourgeoisie de l'époque, allant à l'encontre de leur conformisme en utilisant l'art dans l'intention de dépasser les conventions de l'époque, une forme d'anarchisme artistique afin de briser la pseudo réalité d'une caste hors sol ou plutôt hors ciel justement, pour utiliser des termes métaphysiques. Cette forme d'art dont peu perçurent le sens n'était que le miroir de ce que la société était vraiment, une abjecte absurdité dont il valait mieux rire que pleurer.

On brise l'illusion de ce monde en s'attaquant à ses représentations, philosophiques ou artistiques, on brise les logiciels qu'on nous a inculqué depuis notre naissance, on brise la multipolarité qui nous aveugle, on coupe les têtes jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une, celle qui ne se coupe pas, on brise les vitrines jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une, celle qui ne se casse pas.

L'utilisation de l'absurdité face à ce que la masse d'hommes considèrent être la vie, celle qu'il faut prendre au sérieux, remet justement en question toutes les valeurs de ce monde qui ne repose sur rien, on crache sur ce monde, on s'en moque, on le prend à sa juste valeur comme un endroit où règne la perversité et l'oppression alors on devient les oppresseurs de l'oppresseur. Nous refusons le piège de prendre au sérieux quelque chose qui ne l'est pas, cette vie, ce monde, ce n'est pas ce qui nous intéresse. Ce n'est pas une invitation à s'éteindre, à la manière d'un nihiliste, mais au contraire, c'est une invitation à s'illuminer dans un néant où la lumière n'est perceptible qu'au moment où nous choisissons de fermer les yeux, s'abandonnant dans la confiance qu'on accorde à notre Créateur.

C'est l'Unicité qu'il reste, c'est Dieu. La "Vie" dont il faut se libérer représente alors la dunya, un monde d'illusion dont les plaisirs semblent éternels mais pourtant nous entravent dans la quête du véritable bonheur.

Une fois les logiciels détruits, libérés de la Vie, on retourne à notre nature primitive, on retourne à l'Unique souverain, l'Unique réalité, Dieu. On se reconnecte à l'Un que les autres têtes ont tenté de camoufler, ces dernières représentant les passions, les fausses croyances.

Il faut donc nécessairement adopté une posture active, hostile et parfois sulfureuse, non conventionnelle, afin que le choc pousse au questionnement, que le questionnement pousse à la révolution intérieure car il n'y a qu'elle qui soit réellement une révolution et qui soit porteuse d'intérêt pour celui qui rêve d'une évolution.

On peut rapprocher cette méthode “absurde” ou plutôt “moralement jugée mauvaise” à deux histoires, d’abord l’histoire de Nāgārjuna telle que décrite dans “Nāgārjuna et la doctrine de la vacuité” par Jean Marc Vivenza, où Nāgārjuna, considéré comme l’un des philosophes bouddhistes les plus important, est le serviteur d’un maître qui lui ordonne de construire une tour et à chaque fois que Nāgārjuna la termine, son maître lui fait détruire l’ouvrage et recommencer ainsi de suite sans que Nāgārjuna n’en voit le sens, perdant patience un nombre incalculable de fois et se sentant abusé dans la situation.

Cette histoire bouddhiste tibétaine n’est pas sans rapport avec un passage intéressant et mystérieux de la sourate Al-Kahf et précisément le passage où Moïse rencontre l’un des serviteurs d’Allah, à qui fut donné une grâce et à qui fut enseigné une science supérieure.

Certains surnomment ce serviteur “Al-Khidr” et lui imputent la fonction de maître justement. Ce dernier, dans ce passage, éprouve fortement la patience de Moïse sans toutefois avoir omis de l’avertir de la difficulté qu’il aurait à rester calme devant ses actions.

Ne m’interroge sur rien sans que je t’en ai fait mention, voici la condition posée par ce serviteur énigmatique à Moïse en échange de sa compagnie, de son enseignement.

Après maintes actions jugées moralement injustes et cruelles de la part de ce serviteur, Moïse perd patience et l’interrogea, s’engageant à chaque fois de ne plus le questionner et de se contenter de le suivre. Engagement qu’il ne pourra tenir face à la stupéfaction, pour ne pas dire l’effroi, que son compagnon lui suscita.

Finalement, le serviteur se justifia sur chacune de ses actions qui, en apparence, semblaient monstrueuses mais qui, en fait, cachaient un sens profond et juste, suivant parfaitement la volonté divine.

Voici donc la preuve que l’absurdité, dans son sens étymologique “qui sonne faux”, peut en fait se révéler être l’enseignement d’une vérité absolue.

Il s’agit, en l’espèce, de ne pas s’accrocher à l’apparence des actes mais à leur profondeur. Plus encore, il s’agit de mettre l’égo de côté lorsqu’on ne comprend pas et d’admettre que ce n’est pas le sujet de notre incompréhension qui n’a pas de logique mais plutôt nous qui ne l’avons pas encore découvert.

C’est bien l’erreur de nombreux de nos contemporains qui lorsqu’ils ne comprennent pas quelque chose émettent directement un jugement réducteur et méprisant au motif que cette chose serait stupide, dénuée de sens alors qu’ils ne remettent en aucun cas en question les capacités de leur compréhension et leurs connaissances, pensant toujours être plus malin que les autres, s’éloignant toujours plus de la lumière par une volonté malheureuse, consciente ou inconsciente, de fermer les yeux par peur, comme nous l’avons mentionné dès le début, de s’aveugler définitivement dans un néant sans fin où chaque anse à laquelle l’individu s’accroche se brise, illusions après illusions, lui laissant le choix d’accepter sa chute ou de s’accrocher à l’anse la plus solide, l’Unicité peu importe sous quelle forme elle se présente.